La France a du talent

Pour Patrick Dussert-Gerber, depuis 38 ans, le vin est une entité à part entière qui associe l’inné et l’acquit, le talent et la passion, le ciel et la terre, l’homme et la science, le matériel et l’irrationnel, la poésie et le savoir, le plaisir et la mesure (si l’on a soif, on boit autre chose)… Il faut respecter à la fois une culture et une éthique.

Il faut rester humble devant les dégustations, sincère face à ses convictions, défendre tous ceux qui s’attachent à élever un vin digne de ce nom avec passion et convivialité. Dans cette optique, il y a peu de place pour la frime ou l’arrogance. Le vin, c’est donc le reflet d’un état d’esprit, et d’une éthique, technique et morale. Le reste, l’osmose inverse à outrance, les concentrateurs, le surboisage… c’est du dopage, et du blabla.

 

Brigitte Dussert : vous aimez beaucoup l’Alsace et ses vignerons. Les vins ont-ils évolué ?

Patrick Dussert-Gerber : l’Alsace est une région toujours aussi forte qui ne rencontre pas de difficulté particulière. J’affectionne particulièrement l’Alsace (quelques origines d’Andlau), la bonne humeur des vignerons, le plaisir de pousser la porte d’un winstub, bref, celui de partager l’amour du vin. Je connais parfaitement le vignoble et il y a un bon nombre de producteurs que j’estime et soutiens depuis mon premier Guide, ce qui ne nous rajeunit pas (Gresser, Schléret, Hauller, Metz, Ruhlmann, Klein, Schaeffer-Woerly, Haegi, Reinhart, 7 Vignes, Koch, Simon, Zoeller…) et d’autres, découverts il y a une vingtaine d’années comme Pettermann, Brobecker, Hartmann, Frey, Arnold, Rentz, Saint-Rémy…, les exemplaires caves de Bestheim ou  de Hunawihr

Et puis, comment résister à ces gouffres d’arômes que sont les Sélections de Grains Nobles et les Vendanges Tardives (issues particulièrement des Gewurztraminer ou Pinot Gris) ?

 

Brigitte Dussert : le Beaujolais est-il reconnu comme il le devrait ?


Patrick Dussert-Gerber : paradoxalement, alors qu’un bon nombre critiquent cette région, c’est aussi celle qui fait beaucoup d’envieux avec cette extraordinaire réussite du Primeur, du vin nouveau, que, ni la Touraine, ni Gaillac ou les Côtes-du-Rhône n’ont pu contrarier.

En Beaujolais, on parlait de crise mais ceux avec lesquels nous travaillons dans Millésimes ou qui nous envoient des échantillons pour le Guide s’en sortent bien, leurs prix sont très abordables, n’augmentent pas et cela prouve qu’ils conservent leur clientèle. C’est ce qui compte par dessus tout. Il me semble qu’enfin, en France, on a compris aussi que les Beaujolais pouvaient être des vins très charmeurs, très agréables mais aussi très typés et divers, des vins qui méritent d’être pris au sérieux, et pas uniquement des Primeurs à boire frais et jeunes.

Là encore, il y a des incontournables : Franck et Georges Dubœuf, jalousés mais exemplaires, et un bon nombre de fidèles dont les vins, dans des appellations de Crus comme Juliénas, Moulin-à-Vent, Morgon ou Brouilly créeraient bien des surprises dans des dégustations “à l’aveugle”. On peut citer facilement Mortet, Brisson, Chignard, Champagnon, Combe aux Loups, Bel Avenir, Pampres d’Or, Cheysson, Emeringes, Tête, Pizay, Mortet, Flache-Sornay, Py de Bulliat, Monternot, Charvet

Dans le Classement du Beaujolais, on retrouve également les meilleurs vignerons de Savoie (Million-Rousseau, Lambert, Bosson, Fortin, Mollex)  et du Jura (Badoz, Dorbon).

 

Brigitte Dussert : les vins de Loire semblent poursuivre leur chemin, naturellement, sans péripéties ?

Patrick Dussert-Gerber : le vignoble de la Loire est très disparate car il est très étendu. Je connais bien, j’ai débuté ici. Pour les vins blancs, on retrouve les incidences de ces étés très caniculaires qui assouplissent les vins. Cela se ressent beaucoup moins à Sancerre, à Pouilly ou en Anjou, car le Sauvignon notamment sait conserver cette fraîcheur qui fait sa spécificité. Un plaisir de dégustation que l’on ne retrouve jamais dans les vins étrangers souvent trop ronds et pas du tout rafraîchissants.

Il y a bien sûr des différences qualitatives entre les différents vignobles. A Pouilly ou à Sancerre, ce sont des vignobles très intéressants mais qui doivent faire attention à ne pas galvauder leur notoriété, en produisant trop. Certains vins sont parfois surcôtés et il ne faudrait pas que la clientèle se demande, à un certain moment, si elle ne paye pas trop cher des vins qui ne le méritent pas. Je recherche toujours des bons rapports qualité-prix et vous trouverez les meilleures adresses dans les lignes qui suivent.

Pour vous mettre en bouche, dans le Pays Nivernais, en Sancerre ou Pouilly-Fumé (voir le Classement des Blancs), par exemple, on ne se trompe pas en poussant la porte d’Henry Natter, des Pabiot, de Nicolas Brock, de Chevreau, de Reverdy, de la Cave de Pouilly, des Roger, Pierre Martin, Bernard Petit, Barillot, Landrat-Guyollot, Baudin

Toujours en blancs secs, quelques producteurs de Muscadet sortent du lot, se refusant à trop arrondir leurs vins, respectant ainsi leur particularité (Morilleau, Poiron-Dabin…), et un bon nombre d’autres élèvent de grands vins de Chenin ou de Sauvignon, aux environs de Tours, de Saumur et d’Angers. Ne pas oublier les Crémants en Saumur ou Vouvray.

Dans le reste des appellations, par exemple, en Saumur-Champigny, Chinon (voir le Classement des Rouges)… les vins restent à des prix très accessibles, ce sont des vins servis dans les restaurants grâce à leurs prix très attirants, leur qualité est certaine, les vignerons ont toujours fait des efforts, et ne sont pas rentrés dans l’engrenage de la surmaturation ou d’une surconcentration en barriques, restant fidèles à la typicité de leurs sols où se plaît parfaitement le Cabernet franc, et je les soutiens. Il suffit de citer Pisani-Ferry, Gouron, Guilloterie, Beauregard, Bouchardière, Bouquerries, Noiré… pour avoir des vins remarquables.

Idem à Bourgueil (Drussé), en Touraine (Mandard, Charbonnier, Chaise…), ou en Anjou-Saumur (Paleine, Petite Chapelle, Vieux Pressoir, Gauterie, Gonorderie, Rochettes…).

L’autre grande force de la Loire (côté ouest), ce sont des moelleux et liquoreux de haute volée, qui, comme ceux d’Alsace, dament le pion aux “historiques” liquoreux bordelais qui ont eu tendance à s’endormir sur leurs lauriers. Vouvray, Quarts-de-Chaume, Bonnezeaux, Coteaux-du-Layon, autant de viviers pour exciter ses papilles avec des vins chaleureux, d’une très grande expression aromatique, de lente évolution, à des prix particulièrement sages à La Varière, L’Été, chez Aubert, Godineau

 

Brigitte Dussert : la Bourgogne est toujours inattaquable pour ses vins blancs. On entend (et on lit) beaucoup moins d’amabilités sur les rouges. Qu’en-est-il ?
Patrick Dussert-Gerber : la Bourgogne est un cas à part car c’est un “petit” vignoble en France. Certes, la Bourgogne du sud dans le Mâconnais est une région assez grande mais quand on parle de la Bourgogne on fait plutôt référence à la Côte de Nuits et à la Côte de Beaune. Si l’on s’en tient donc à ces deux entités, je trouve que depuis 7 ou 8 ans les vins sont exceptionnels, que ce soit en blanc comme en rouge. On déguste des vins qui conservent cette puissance de rondeur, de souplesse et de suavité mais aussi cet équilibre avec l’acidité qui en fait des vins de longue garde. Globalement les Bourguignons n’ont pas changé leur façon de faire le vin. Ils ont, bien sûr, évolué et se servent des techniques modernes, et c’est bien normal, mais les grands vins de Bourgogne sont quand même les mêmes que ceux que l’on goûtait il y a quelques années. Ils ont eu raison de ne pas se laisser tenter par les “sirènes” ou “confrères” qui leur demandaient de faire des vins avec plus de couleur, toujours plus concentrés… et on se rend compte que les clients acquiescent cette politique car les vins sont pré-vendus.

En blancs (voir le Classement), c’est sûr, il n’y a aucune concurrence. Si besoin est, débouchez les flacons d’Ampeau, Antonin Guyon, Marey, Prieur-Brunet, Carillon, Albert Joly, Jomain, Bocard, Delagrange, Bader-Mimeur, Dubreuil-Fontaine, Denis, Bachelet, la majorité (vous lisez bien) à des prix particulièrement justifiés ou abordables.

Idem à Chablis, avec des Grands et Premiers Crus très racés que l’on savoure chez Tremblay, Robin, Naulin, Chardonnay, Mosnier, Dampt, Heimbourger ou Geoffroy, toujours incontournables. Beaucoup d’autres suivent, et sont retenus régulièrement dans mon Guide et Millésimes. On le voit à Pouilly-Fuissé, avec Paquet, Auvigue, Denuziller ou Luquet.

 

En rouges (voir le Classement), certains pensent, en effet (et proclament, mais il faut pardonner l’ignorance), que les vins de Bourgogne ne font pas partie des plus grands vins du monde, ne parlant que de Bordeaux. Je suis intimement convaincu du contraire, quand on goûte des vins assez vieux (1976, 1989, 1996, 1997…) mais aussi les derniers millésimes, les vins sont très équilibrés, toujours assez légers en couleur mais c’est normal avec le Pinot noir.

On ne plante pas du Grenache ou de la Syrah ici, et la couleur n’a rien à voir avec la qualité du vin, et encore moins avec son potentiel d’évolution.

Franchement, n’y-a-t-il pas de quoi être heureux, dans toute la gamme, à tous les prix, avec les vins de Gelin, Clos des Lambrays, Esmonin, Monts-Luisants, Prunier, Berthaut-Gerbet, François Bertheau, Virely-Rougeot, Cacheux, Fougeray de Beauclair, Amiot, Pierre Bourée, Seguin-Manuel, Gros, Clos Bellefond, Diconne, Girard, Coquard-Loison-Fleurot, Doreau, Domaine de la Poulette

On se rend compte également que ceux qui commencent à boiser trop leur vin ne font que le dessécher, mais les cas sont minimes et proviennent surtout de quelques négociants beaunois, attirés par de bonnes notes de critiques, pour pouvoir exporter, comme les mouches par le miel.

 

Brigitte Dussert : vous aimez également beaucoup les blancs comme les rouges de la Vallée du Rhône…
Patrick Dussert-Gerber : c’est un grand vignoble, très étendu, et les vins sont très disparates, ce qui implique de frapper à la bonne porte. Le Classement va vous y aider, naturellement.

En crus comme à Châteauneuf-du-Pape, tout va bien, les vins sont cohérents quant au rapport qualité-prix qui est en accord avec la typicité et le potentiel d’évolution. Mathieu, Beauchêne, Abbé Dîne, Saje, Serguier, 3 Cellier, Méreuille, Jacumin, Tour Saint-Michel, Haut des Terres Blanches, Clos Saint-Pierre, Solitude… font des vins chaleureux, et très abordables quand on parvient à un tel niveau de qualité.

Le Nord, avec Condrieu, Cornas, Saint-Joseph ou Côte-Rôtie (Domaine des Rosiers, Levet), est également un vivier de beaux vins, bien que certains se soient orientés vers quelques cuvées trop puissantes ou trop marquées par le bois neuf, course à l’export oblige, encore hélas.

On est au sommet avec Redortier et Beauvalcinte à Beaumes-de-Venise, Arnoux à Vacqueyras, Alary à Cairanne, Deurre à Vinsobres, Gayère, Amauve, Saint-Estève, Magalanne, Valériane, Moulin du Pourpré en Côtes-du-Rhône et Villages

 

Brigitte Dussert : et la Provence ? On voit une prédominance du rosé.

Patrick Dussert-Gerber : ici, les vignerons ont la chance d’avoir un climat exceptionnel grâce au mistral. Ce qui a le plus évolué, c’est que l’on assiste à une belle remontée de la qualité du rosé. De gros efforts qualitatifs ont été fournis, et les rosés de Provence des propriétaires que nous connaissons (je ne parle pas de la “grande cavalerie”, toujours existante) sont redevenus des vins tout à fait intéressants avec une typicité en fonction de leurs cépages, de leurs appellations, et il y a une belle reprise de confiance des amateurs. Et là, en plus, il n’y a aucune concurrence au niveau mondial, car il n’y a rien de similaire ailleurs.

C’est donc un bon créneau, s’il tire vers le haut, mais qui ne doit surtout pas masquer pour autant les vins exceptionnels que l’on trouve (plus rarement) en rouge et en blanc.

Bandol, évidemment (Bastide Blanche, Lafran-Veyrolles, Pradeaux, Bunan, Olivette, Terrebrune, Chrétienne…), en Côtes-de-Provence ((Rasque, Jas d’Esclans, Élie Sumeire, Maïme, Pourcieux, Font du Broc, Montaud…), vous aurez de quoi faire avec des vins complexes et charnus en rouges, suaves et vifs en blancs, qui demandent tous une cuisine raffinée et riche.

Les Premiers Grands Vins de mon Classement sont à un très beau niveau et leurs rosés sont devenus de grands vins à part entière, ce qui aurait été peu imaginable il y a 20 ans.

On est bien au sommet, également, à Cassis, Fontcreuse, à Bellet, le Domaine de Toasc, en Coteaux Varois, Trians et Loou, Camaissette en Coteaux d’Aix, et, en Corse : le Clos Réginu et les domaines de Torraccia et Peraldi.

 

Brigitte Dussert : le Languedoc, c’est toujours l’avenir ?

Patrick Dussert-Gerber : en Languedoc, on se cherche, et depuis bien longtemps. Faut-il faire du vin de table, du vin de qualité, planter, arracher, créer des micro vins, faire des vins de cépages, vendre de la marque Merlot ou Chardonnay (qui n’a pas grand chose à faire dans le coin) selon la cible potentielle, faire des produits pour les jeunes, pour les femmes, pour le 3e âge… La politique, les pouvoirs publics se mêlent et s’emmêlent depuis quarante ans, sans trouver de solution. Ici, il y a également une crise sociale injustifiée à résoudre (comme à Bordeaux, on le verra plus loin) et il n’est pas excusable que le travail de centaines de producteurs ne soit pas rémunéré décemment. Ce n’est pas normal, et encore moins de dire que c’est de la faute des vins du “nouveau monde”.

Je ne soutiens pas non plus les regroupements massifs tentés ici ou là, à Bordeaux comme à Narbonne, qui vont sûrement profiter aux “gros” distributeurs, même si, et j’en suis conscient, on a également besoin des meilleurs d’entre eux pour écouler la production. Mais on peut vendre sans perdre son identité d’appellations ou de territoires. La nouvelle mention “Sud de France”, par exemple, si elle apporte peut-être un éclaircissement sur l’ensemble de la région, va à l’encontre de ce que je crois : développer les niches plutôt que d’amalgamer les appellations, en perdant ainsi le peu de lisibilité que l’on a, en gommant encore plus l’identité… Le Languedoc, ce Sud de la France, ce n’est quand même pas une marque de négociant !

Sur un autre plan, je ne suis pas certain que l’on ait découvert l’eldorado, même si l’arrivée massive d’investisseurs a permis d’acheter des terres à bon prix et d’avoir quelques coupures de presse. De nombreuses cuvées spéciales sont trop “spéciales” justement, et cela engendre une dénaturation des vins, on goûte beaucoup de vins assez écoeurants, surboisés avec des micro-cuvées trop chères. Ce problème s’étend aux vins de cépages. Ne fait pas Daumas-Gassac qui veut.

Il n’y a donc pas de mystères dans la région, et les territoires sont connus. Les meilleurs producteurs élèvent des vins racés et typés, qui ont su conserver leur spécificité qui se dévoile au travers des cépages de la région, chacun s’exprimant au mieux selon les sols d’alluvions, d’ardoise, de schiste ou de calcaire, en bénéficiant d’un beau rapport qualité-prix. Vous les trouverez en Corbières (Grand-Caumont, Martinolle, Étang des Colombes, Grand Moulin, Cascades, Spencer La Pujade…), à Faugères (Peyregrandes, Valambelle, Reynardière), à Fitou (Bertrand-Bergé), en Minervois (Fabas, Pépusque, Herbe Sainte, Clarmon, Pech André…), en Coteaux du Languedoc (Mas du Novi, Cave de Roquebrun, Mire-l’Étang, Saint-Martin des Champs, Clotte-Fontane, Familongue, Guizard…) et en (rares) vins de pays (grandissime Daumas-GassacMairan).

En Roussillon, deux ténors : Casa Blanca et Mas Rous.

 

Brigitte Dussert : en Sud-Ouest, calme plat ?

Patrick Dussert-Gerber : j’aime bien ces vins du Sud-Ouest. Ils sont bons, abordables (pas tous, il y a des cuvées à prix vraiment déments, je les oublie dans mes écrits). Par contre, on sent une sorte d’inertie parmi les viticulteurs ou la profession, on ne sait pas si c’est passager mais on n’entend pas beaucoup parler de Fronton, de Cahors, de Bergerac, de Gaillac, de Jurançon ou de Madiran, qui manquent de visibilité. On voit de temps en temps de grandes affiches dans les rues des vins de Bergerac, un dossier de presse sur Gaillac, un autre sur le Cahors “malbec”…

Là encore, on s’est “regroupé”, soi-disant pour avoir les moyens de sa promotion. On attend de voir, et chaque syndicat fait ce qu’il veut. Ce qui compte, c’est de frapper à la bonne porte, ceux que nous soutenons depuis longtemps sont toujours à la tête de leur appellation, ont confiance dans leur gamme, et nos Classements sont assez parlants.

Les grandes valeurs sûres sont Pichard, Barréjat et Paradis (Madiran), Bovila, Gautoul, Lavaur, Croze de Pys, Nozières, Coutale, Paillas et Caminade (Cahors), Bourguet et Labarthe (Gaillac), Grand-Jaure (Pécharmant), Péroudier et Vieux Touron (Monbazillac), les Vignerons de Buzet ou Pouypardin (Côtes de Gascogne).

 

Brigitte Dussert : en Champagne, tout va très bien ?
Patrick Dussert-Gerber : c’est la région qui a le mieux travaillé depuis 30 ans, les grandes maisons certes, mais ce sont surtout les producteurs qui ont le plus développé la qualité et leur image. Il existe une vraie entente cohérente entre grande maisons et viticulteurs, même s’il y a des jalousies, ils savent se respecter, négocient, régulent le marché… Le résultat est probant, la Champagne est la seule appellation mondiale sans concurrence qui est en croissance extrêmement forte, qu’elle va poursuivre.

Aucun Cava, ni mousseux, français ou étranger ne peut lutter qualitativement et en terme d’image avec le Champagne. Ici, il y a également une notion de Cru, de terroir, ce qui n’existait pas auparavant, car on parlait plus de l’assemblage, qui demeure bien sûr un paramètre important.

Le Champagne a démontré que ce n’est pas uniquement un verre rempli de bulles mais qu’il y a une vraie typicité, une différence entre un Chardonnay planté au Mesnil-sur-Oger et un autre à Bouzy. C’est une force formidable que la Champagne ait compris que l’impact de son sol était à mettre en avant, qu’il ne s’agissait plus uniquement de vendre un vin de fête mais aussi un vin de table. Nous, cela fait des années, que nous le savions, nous avons suivi et soutenu l’évolution des vignerons champenois bien avant que leurs ventes ne se soient autant développées. Je me souviens que, beaucoup de professionnels, s’étonnaient, à l’époque, lorsque, dans mes classements, je plaçais en premier, parfois à côté de grandes maisons historiques, des vignerons totalement inconnus qui sont maintenant respectés dans le monde entier.

Tout a changé ici. En gros, il reste une poignée de maisons familiales et exceptionnelles (Roederer, Pol Roger, Taittinger, Gosset, Thiénot…), d’autres, tout aussi respectables, intégrées dans des groupes (Philipponnat, De Venoge, Krug, Laurent-Perrier, Mumm…), des coopératives de premier plan (Vincent d’Astrée, De Castelnau, Beaumont des Crayères, Collet…) et il y a une véritable explosion qualitative de la propriété (De Sousa, Ellner, De Telmont, Pierre Mignon, Bara… et beaucoup d’autres, pratiquement tous ceux que l’on retrouve dans les premiers niveaux des Deuxièmes Grands Vins Classés.

Pêle-mêle, on peut citer Turgy, De Lozey, Drappier, Taillet, Pelletier, Moyat, Boutillez-Marchand, Charles Mignon, Morize, Bardoux, Bourdaire-Gallis, Egrot, Legrand, Goutorbe, Devavry, Rutat, Lequart, Daviaux, Michel Arnould, Leconte, Diligent, Thévenet-Delouvin, Lancelot-Royer, Huot, Berthelot, Piot, Veuve Olivier, Renaudin, De Milly, Lejeune-Dirwang, Jean-Baptiste Bourgeois, Gatinois, Brixon, Brun, Defrance, Fleury-Gille, Boizel

On poursuit avec Marteaux, Brice, Bonnet-Gilmert, Bourgeois-Boulonnais, Labbé, Moussy, Larmandier, Coutier, Vesselle, Margaine, Massin, Littière

Ils sont nombreux à sortir du lot en proposant de grandes cuvées racées et typées, à prix doux,  et je vous renvoie au Classement actuel.

 

Brigitte Dussert : et, à Bordeaux, ce grand vignoble qui vous tient à cœur.
Patrick Dussert-Gerber : à Bordeaux, il faut faire des distinctions. Il y a d’abord une dizaine de vins mythiques d’un niveau qualitatif exceptionnel mais très chers. Il est difficile d’en parler comme d’autres vins, car on entre dans le monde du luxe où l’image et la rareté comptent beaucoup.

En Médoc, le plus grand des grands vins est Latour, d’une régularité qualitative fantastique, un cru hors normes qui se paye même le luxe de proposer un second vin, Les Forts de Latour, bien meilleur que la plupart des crus « classés » en 1855…

Il y a ensuite la masse des grands crus classés, dont certains, beaucoup moins prestigieux, plus à la mode (pas mal de vins surbarriqués sont dans le lot), ont atteint des prix incautionnables, car, pour ceux-là, il est toujours question de rapport qualité-prix, ne leur en déplaise. Force est de constater que l’on retrouve ces bouteilles de moins en moins dans la restauration française et dans nos caves, leur prix devenant un frein réel. Ces vins-là, à forte valeur ajoutée, sont vendus majoritairement à l’export, délaissant, à tort, le marché français.

Heureusement, on le voit dans le Classement, il y a les très grands vins, très classiques, où, soit, c’est l’élégance qui prédomine (Cantenac-Brown, Batailley, Haut-Marbuzet, Tronquoy-Lalande, Clauzet), soit, c’est la puissance (Mouton-Rothschild, Montrose, Grand-Puy-Lacoste,  Pichon-Comtesse, Lascombes, Clerc-Milon…).

 

Ils sont suivis, chacun dans leur catégorie, par des vins superbes qui bénéficient d’un rapport qualité-prix exemplaire

  • Dans la catégorie « Priorité à la puissance » : Beau-Site, Haut-batailley, La Galiane, Fonbadet, Fontesteau, David, Saint-Hilaire, Le Meynieu, Hourtin-Ducasse, Hennebelle, Coudot, …

 

  • Dans la catégorie « Priorité à l’élégance » : La Mouline, Mayne-Lalande, De Côme, Desmirail, Panigon, Doyac, Fourcas-Dupré, Plantier Rose, Le Bourdieu, Saint-Estèphe… et beaucoup d’autres, encore.

 

A Pomerol, on est toujours dans l’expectative. D’un côté les vrais grands vins marqués par des territoires que personne ne peut nier, de Petrus à de nombreux autres crus d’une typicité exceptionnelle, dans une gamme large, où l’élégance s’allie à la structure, selon les sols et rien d’autre, sans artifices (Certan de May, Beauregard, La Croix, Mazeyres, Bellegrave), mais aussi, toujours à Pomerol, Le Clos du Pélerin, Plince, La Fleur du Roy, La Ganne, Haut-Ferrand, Clos René ou Valois.

En Lalande-de-Pomerol, Canon-Chaigneau et Roquebrune sont les références, suivis de Belles-Graves, Voselle, Bechereau ou Bourseau.

 

En face, il y a des vins bien différents (particulièrement à Saint-Émilion ou en Castillon), beaucoup trop boisés, trop concentrés, desséchés, qui n’ont aucun intérêt mais nous ne parlerons pas d’eux, tant ils sont encensés de façon indécente par des “gourous” français ou étrangers. À quoi bon créer des vins écœurants comme de l’encre, faire des “produits” à 15° quand la région bordelaise a, depuis toujours, su faire primer la distinction. J’ai débuté avec des “pointures” mondiales comme Jacques de Loustaunau, Émile Peynaud, Ribéreau-Gayon, ils s’attachaient tous à défendre cet atout essentiel de Bordeaux : élever de grands vins capables d’associer la puissance et l’élégance, et la durée dans le temps.

Le marché intermédiaire (10 à 30 €) est un formidable vivier, qui fait la force de Bordeaux, dans toutes les appellations, aussi bien dans le Médoc, à Saint-Émilion, ses satellites, que dans les Graves ou les Côtes… On a plaisir à déguster des vins typés, très bien faits, qui bénéficient d’une belle série de millésimes grâce aux étés chauds, donnant des vins savoureux plus faciles à boire rapidement mais aussi d’un beau potentiel de garde.

Les 2014, 2011, 2007 et 2004 sont des millésimes que j’affectionne particulièrement, un peu à l’ombre des grands millésimes médiatiques et c’est dommage, car ils sont l’archétype classique du bordelais, où la finesse prédomine, des vins très prometteurs. Les viticulteurs font des efforts de qualité, sont efficaces, travaillent bien dans leur chai mais aussi à la promotion de leurs vins, car il ne s’agit pas de ne faire que bon, il faut le faire savoir. La majorité élève ces vins dans la grande tradition bordelaise.

A Saint-Emilion, on se fait donc vraiment plaisir avec les châteaux Cantenac, Croque-Michotte, Fonroque, Croque-Michotte, Piganeau, Cadet-Bon, La Marzelle, le Clos Trimoulet, La Tour-du-Pin-Figeac, les vignobles Capdemourlin, Laniote, Gros Caillou, Clos des Prince, Franc-Lartigue, Mauvinon, Orisse du Casse, Haut-Sarpe, La Confession, La Croix Meunier, Clos de Sarpe, La Rose-Pourret, La Grâce-Fonrazade, Clos des Menuts, Grand-Corbin-Despagne, Guillemin-la-Gaffelière, Darius, Vieux-Rivallon, Pasquette, Destrier

Tout proches, on atteint les sommets aussi à Montagne-Saint-Emilion (Vieux Château des Rochers, Fleurs Grandes Landes, Jura-Plaisance), à Lussac-Saint-Emilion (La Grenière), à Saint-Georges-Saint-Emilion (Macquin, Saint-Georges) et à Puisseguin-Saint-Emilion (Haut Saint Clair, Chene-Vieux, Vaisinerie).

En Fronsac (Roumagnac La Maréchale) et à Canon-Fronsac (les vignobles Galand) sont des références.

 

À Pomerol, les vins sont restés très typés, cela correspond aussi à la mentalité des propriétaires qui respectent leur terroir et ne se complaisent pas dans l’esbroufe. Saint-Émilion est une appellation qui fait encore parler d’elle avec un classement qui fait sourire (pour ne pas dire plus), tant des déclassements restent incompréhensibles, c’est navrant.

Cela amène le consommateur à penser qu’à Bordeaux on parle trop de classements, de jalousie, de prix, de frime et pas assez de qualité intrinsèque du vin et cela porte tort à toute la région, même aux Bordeaux les plus modestes. Ajoutez à cela une vraie crise sociale snobée par quelques propriétaires et négociants qui préfèrent aller chercher ailleurs ce qu’ils devraient promouvoir venant de leur région. En fin de compte, on se moque de savoir si un cru est classé ou non, que les Côtes soient réunies ou pas, ce qui importe, c’est ce qu’il y a dans la bouteille et le rapport qualité-prix-plaisir !

 

En Pessac-Léognan, on trouve des crus envoûtants, en blanc comme en rouge (Chevalier, suivi de Bouscaut, Brown, Carbonnieux, Grandmaison, Lafargue, Haut-Lagrange, Pontac-Monplaisir, La Solitude, Luchey-Halde…), comme d’ailleurs dans les Graves (Grand Bos, Mauves, Le Tuquet, Rose-Sarron, Brondelle, Chantegrive, d’Arricaud…), vous les trouverez dans le peloton de tête du Classement.

 

Dans les Côtes, de rares crus sortent vraiment du lot : Marsan, Bavolier, Faugas et Melin à Cadillac, Moulin-Vieux, Haut-Macô et Grandmaison à Bourg, Berthenon, Pont Les Moines, La Haie, Larrat, Les Graves, Lagarde et Valentin à Blaye, Arthus et Lafleur-Beauséjour à Castillon.

En Bordeaux et Bordeaux Supérieur, les coups de cœur sont nombreux, et depuis longtemps. Le Classement parle de lui-même, et il faut respecter sa hiérarchie interne, les Premiers des Premiers étant vraiment remarquables. Citons Boutillon, Lavison, Crain, Panchille, Bran de Compostelle, Fontbonne, Lajarre, Galand, Jayle, Bellevue-Favereau, Belle Garde, Entre-Deux-Mondes, Aux-Graves de la Laurence, Penin, Lauduc, Panchille, Pascaud, Fillon, Masson, Siron, Sainte-Barbe

En Sauternes et Liquoreux, on ne peut qu’apprécier, chacun dans son style,  Filhot, Raymond-Lafon, Coutet, Bastor-Lamontagne, Lafon, Caillou, La Tour Blanche… en Sauternes, ou Loupiac-Gaudiet et Clos Jean en Liquoreux.

 

Brigitte Dussert : le respect de la nature, la convivialité, la diversité…
Patrick Dussert-Gerber : pour faire un bon vin, il faut rester humble. C’est la nature qui a modelé des territoires, formé des strates, créé l’érosion, apporté des alluvions… Cette nature, il faut l’entretenir, la respecter, la mettre en valeur au travers d’une écologie évidente.

L’homme n’intervient qu’après. Il a le choix : soit il se prend (très) au sérieux, plante n’importe où, mise sur les sophistications œnologiques, multipliant les “jus de confiture”, bref, fait un “produit”, blanc, rouge, mousseux ou rosé, et parfois à un prix inadmissible. Soit, le vigneron fait partie intégrante de son terroir, s’efface devant lui en le laissant s’exprimer, maîtrisant les techniques modernes qui sont alors les bienvenues quand elles ne viennent pas “aseptiser” les vins.

Il faut aussi avoir une éthique. On ne peut pas accepter l’arrogance de quelques propriétaires face à la crise sociale que connaît encore le monde du vin en France. Chacun doit être rémunéré et la solidarité doit primer. Le prix n’entre pas en cause, c’est l’état d’esprit qui compte : on peut être riche et savoir partager, élever le plus grand vin du monde et rester modeste, promouvoir sa région avant d’aller chercher ailleurs. Et puis, ce qui compte, c’est de prendre du plaisir.

 

 

Voir la sélection des meilleurs producteurs de l’année :

http://www.millesimes.fr/

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