Mes Classements des meilleurs vins

Voir : http://www.guidedesvins.com

Lorsque, en 1985, j’ai été le premier à remettre en cause le « fameux » Classement des vins du Médoc, qui datait de 1855, cela avait créé quelques sautes d’humeur et de nombreux soutiens. Il m’a semblé ensuite logique de développer des classements pour toutes les régions de France, pour la grande majorité des appellations.

En revanche, et c’est contraire à la mode actuelle (et donc passagère), je me suis toujours refusé à « noter » un vin. La raison est simple : c’est pour moi une négation de ce « Sang de la Terre et du Ciel » que de l’affubler d’une note. Ce serait oublier la main de l’homme et la dimension humaine et subjective du vin. Faire cela, c’est comme si on notait un acteur de cinéma ou des peintres contemporains de 1 à 20. C’est une facilité pour attirer le chaland, qu’il me serait simple d’appliquer si je ne respectais pas autant les vignerons, que j’aime rencontrer car ils ont aussi leur importance (convivialité, passion…).
Mes Classements évaluent les meilleurs rapports qualité-prix-plaisir. Ils tiennent compte de tous les producteurs : vignerons, négociants et caves coopératives. Ils sont ouverts à tous.

Pour mes Classements, trois points sont à retenir :
1 – Mes Classements ne sont pas figés et contiennent une hiérarchie interne.
2 – L’évaluation d’un cru se fait sur de nombreux millésimes.
3 – Chaque Classement est propre à une région.
Mes Classements ne sont pas figés et ont une hiérarchie interne
– Les 1ers grands vins classés
Le sommet, même il s’agit de « comparer » non plus uniquement l’image de marque mais une réelle et très grande régularité qualitative. Aux côtés de crus incontournables, quelques autres atteignent des sommets, notamment pour récompenser un savoir-faire et un rapport qualité-prix indéniable. Il est impératif de suivre la hiérarchie interne de chaque classement, les premiers des Premiers Grands Vins classés étant supérieurs aux autres Premiers.
– Les 2es grands vins classés
C’est la catégorie qui réserve le plus de surprises, et les coups de cœur y sont nombreux. À elle seule, cette catégorie est une véritable hiérarchie, et de nombreux producteurs y évoluent selon les derniers millésimes ou cuvées dégustées. Aux côtés de certains « grands » crus (ou marques) historiques qui parviennent à se maintenir au plus haut niveau (c’est surtout le cas à Bordeaux, en Bourgogne et en Champagne), plusieurs vins moins connus y figurent, grâce à leur régularité qualitative et un exceptionnel rapport qualité-prix-plaisir. Certains vins de cette catégorie peuvent d’ailleurs prétendre atteindre des sommets, et d’autres méritent largement leur place grâce à un rapport qualité-prix-typicité exceptionnel, même s’il faut savoir aussi respecter la hiérarchie interne de cette catégorie. En tout cas, de grandes valeurs sûres, et l’on peut noter que certains domaines, dont la notoriété n’existait pas il y a quelques décennies, parviennent, chacun dans sa catégorie, à s’imposer et à devenir incontournables.
– Les 3es grands vins classés
C’est une position « d’attente » où l’on trouve des vignerons qui élèvent des crus qui n’ont pas été suffisamment dégustés et qui peuvent détrôner des vins plus connus dans les dégustations à l’aveugle. Ces producteurs peuvent donc monter en grade, bénéficiant d’un *.
D’une manière générale, le fait même d’être dans ces Classements implique une haute tenue qualitative. Les vins ne sont intrinsèquement pas comparables, le Classement ne fait donc que les situer les uns par rapport aux autres, selon l’évolution des millésimes. Les « premiers » des Deuxièmes Grands Vins classés, par exemple, sont très proches de la catégorie Premiers Grands Vins classés. Il faut donc bien sûr tenir compte du prix pour comprendre qu’un très grand cru, sur le plan du terroir, mais très cher, peut être dans une catégorie semblable qu’un autre cru, peut-être moins connu, plus modeste, mais dont le rapport qualité-prix est excellent. Cela ne remet bien entendu pas en cause le très haut niveau qualitatif du vin le plus réputé (et donc le plus cher). Dans tous les cas de figures, certains vins classés peuvent mériter mieux dans des millésimes précis comme 2004, 2003, 2002 ou 2001 (ils sont indiqués alors par un *).
L’évaluation d’un cru se fait sur de nombreux millésimes

Un « grand » vin, ou plutôt un vin digne de ce nom, se mesure uniquement sur son potentiel d’évolution, sa régularité qualitative, même dans des millésimes délicats comme 97 ou 92, ou difficiles à maîtriser comme 2003, 2002, ou 94, et sur son aptitude à parvenir à maturité. Ces critères sont donc la base même de ces Classements, remaniés chaque année, par la force des choses et de la nature. Ils prennent compte bien entendu de l’évolution des millésimes précédents et peuvent être également remis en cause par la qualité des prochaines cuvées.
La plupart des producteurs retenus ont été suivis depuis 28 ans, ce qui permet de se faire une véritable idée de la régularité qualitative. C’est la seule chose qui compte pour pouvoir juger tel ou tel cru, et ne pas se laisser prendre par une cuvée spécialement « arrangée ». Quelques châteaux repris récemment sont classés en tenant seulement compte des deux ou trois derniers millésimes, et leur évolution viendra conforter ou non leur place actuelle. Ils sont indiqués entre parenthèses pour l’instant, tout comme les propriétés qui viennent d’être reprises. Les Classements ne sont donc pas statiques : ils se veulent le reflet d’une situation globale dans une appellation, qui tient compte de paramètres fondamentaux : typicité des crus, caractéristiques propres, qualité des vinifications et de l’élevage, homogénéité et régularité qualitative des cuvées, évolution des millésimes, politique qualitative des propriétaires, rapport qualité-prix… Les absents le sont principalement quand les dégustations effectuées n’ont pas été suffisantes pour pouvoir situer le vin.
Chaque Classement est propre à une région

Intrinsèquement, les vins ne sont pas les mêmes. Chaque cru retenu possède son propre caractère et demande à être apprécié en tant que tel, sans faire de véritable comparaison avec tel ou tel autre. Aucun Classement n’est donc à comparer avec un autre, et il ne doit pas y avoir de rapprochement entre une région ou une autre. On se doute bien qu’un Premier Grand Vin Classé de Chinon n’est pas au même niveau qualitatif qu’un Premier Grand Vin Classé du Médoc. C’est au sein d’une même région ou appellation qu’il faut comparer les vins. Un Deuxième Grand Vin Classé du Languedoc ne joue évidemment pas non plus dans la même catégorie qu’un Deuxième Grand Vin Classé de Bourgogne. On peut décliner les exemples et on aura compris qu’un Beaujolais Classé n’est pas à rapprocher d’un Pomerol au même niveau dans son Classement propre, idem pour un Sancerre et un Pessac-Léognan, un Bandol et un Vosne-Romanée, un Minervois d’un Pauillac, etc. Ainsi, dans les Classements de Bordeaux et de Champagne, j’ai également classé les vins en deux catégories, « puissance » et « élégance », pour mieux prendre en compte justement le caractère propre de chaque vin et éviter des comparaisons.

© Copyright Patrick Dussert-Gerber. Tous droits réservés. Reproduction interdite.

Un vin, un terroir

Qu’on le veuille ou non, la France fait les meilleurs vins du monde ! C’est vrai pour les très grands crus (qui peut lutter avec une telle élégance ?) comme pour tous les autres (où trouve-t-on autant de plaisir et de diversité, dans les trois couleurs, dans une gamme de prix de 5 à 20 euros ?). Rien n’est venu tout seul : c’est, aux côtés de sols et sous-sols uniques, grâce à cette volonté historique des hommes et des femmes de nos vignobles. Et si la concurrence existe, elle est soit très chère, soit “sans âme ni vertu” ou aseptisée. Patrick Dussert-Gerber, depuis 27 ans, au travers de Millésimes et de son Guide, avec plus d’un million de lecteurs, défend passionnément ceux qui le méritent.

Brigitte Dussert : Certains négociants ou syndicats veulent simplifier les appellations françaises ?

Patrick Dussert-Gerber : S’en tenir à simplifier les étiquettes n’est pas la bonne solution. C’est trop facile de dire que le fait d’avoir trop d’appellations perturbe la compréhension du consommateur. Cela fait des siècles que l’on fait du vin en France, et des dizaines d’années que nous sommes les références mondiales, en quoi nos étiquettes et le nombre de nos appellations ont-elles gêné cela ?

Ce n’est pas parce que nos concurrents n’ont pas d’arguments sur la typicité que l’on doit faire pareil en “lissant” nos appellations. La complexité devient au contraire la manière de valoriser les consommateurs. Un amateur de vin, ce n’est pas un idiot : il a parfaitement le droit à la culture du vin. Plus on fait des vins simples, plus on prend le consommateur pour un imbécile, incapable de comprendre la spécificité de tel ou tel cru. Je ne partage pas cet avis.

BD : Faut-il par exemple privilégier le nom des cépages sur l’étiquette ?

PDG : Mettre Chardonnay ou Merlot sur une étiquette n’a jamais été un gage de qualité en soi. Il y a des vins de Chardonnay qui sentent l’aubépine grâce à des levures, d’autres qui sentent la vanille par une surconcentration en barriques… et d’autres, heureusement, qui dégagent des nuances aromatiques similaires naturellement, grâce à leur sol ou à quelques années de vieillissement, selon les phases d’évolution. En France, on a des terroirs qui s’expriment d’eux-mêmes. Un Chardonnay australien ou languedocien, même s’il est bon, ne jouera jamais dans la catégorie d’un Meursault Perrières ou d’un Puligny La Garenne. Je doute également du bien-fondé des regroupements entre appellations qui risquent surtout de les dépersonnaliser encore plus. Se retrancher pour faire cela derrière la facilité de compréhension d’un consommateur-lambda pour “lisser” les appellations ou mettre en avant un nom de cépage sur l’étiquette me semble être une fuite en avant.

BD : Il faut donc encore plus développer l’effet terroir ?

PDG : Oui, plus que jamais, il faut continuer de communiquer sur les terroirs et d’ailleurs c’est ce que font les vignerons dignes de ce nom et qui nous font confiance. C’est grâce à la richesse et la complexité de nos sous-sols qui existent depuis des siècles que les vins français forcent l’admiration et font envie au monde entier. Il faut porter la bonne parole. J’aime bien la démarche de la campagne de communication des vins de Bourgogne qui explique -je schématise- à un dégustateur anglo-saxon pourquoi le terroir apporte des nuances d’arômes particuliers et spécifiques à un Bourgogne. Elle reflète ce que je fais depuis toujours. Pour faire comprendre notre différence à un consommateur français ou étranger, il faut expliquer que, sur quelques dizaines de mètres, on produit un vin différent d’un autre, à Chinon, à Pouilly-Fumé, en Beaujolais, en Alsace, à Gigondas, à Margaux ou à Vosne-Romanée… C’est notre grande force. Les champenois l’ont aussi bien compris puisqu’ils communiquent souvent sur des origines, des crus, des villages, des clos, alors qu’auparavant on ne parlait que d’assemblages et de vin de fête. Les alsaciens en font autant et beaucoup d’autres aussi, à Bordeaux comme en Languedoc. Tous ont compris qu’il faut se servir de notre hiérarchie exceptionnelle des appellations et des terroirs. Dans tous les vignobles français, on a la chance d’avoir de vrais terroirs historiques et il est donc tout à fait inconcevable qu’on “aseptise” les vins sans se servir de la puissance du territoire. La majorité des vignerons partagent mon opinion. C’est pour cela que nous nous soutenons mutuellement.En France, nous produisons des vins fabuleux, et il faut imposer cela ! Si un marchand de vin vous répond que c‘est trop compliqué, c’est parce qu’il ne veut pas fournir un effort supplémentaire pour expliquer le vin et l’histoire du lieu où il est produit, c’est plus simple et rapide en effet de se servir uniquement de la notoriété qui existe déjà. Mais le vin, cela mérite le respect. Il faut prendre le temps d’expliquer le travail du vigneron, de faire partager son plaisir.

BD : Quelle est notre force ?

PDG : C’est notre diversité. S’il est naturel que l’on fasse aujourd’hui des vins plus souples et moins astringents, il n’est pas nécessaire pour autant de les défigurer ? Il faut avoir confiance en son savoir-faire historique, la complexité géologique des sols, le talent de la majorité des vignerons français qui ont su profiter des progrès technologiques tout en respectant leur vin, sans le dénaturer. Pour expliquer le vin, le comprendre, justifier son prix et faire rêver les consommateurs, il faut tout simplement parler de la richesse et de la diversité de nos sols, de la délimitation stricte de nos terroirs, de leur rareté, de la multitude de nos cépages, des exigences qualitatives, des investissements dans les chais, leur montrer nos clos, les galets, le schiste, l’argile, les coccinelles au milieu des vignes, un viticulteur en train de travailler, parler d’arômes, de plaisir, des choses simples, élémentaires… Je crois aux “niches”, à la multiplication, à la complexité, pas à l’homogénéisation ni à la mondialisation du goût. Je pense que nos vins méritent bien au contraire de susciter justement l’intérêt, des questions, des comparaisons. Vouloir tout simplifier, c’est faire le jeu des vins qui n’ont pas de typicité, pas d’histoires, pas d’us et coutumes. On tuerait nous-même la poule aux œufs d’or. Et puis, faut-il rappeler aussi que, les exceptions confirmant naturellement cette règle, les vins français sont aussi à leur juste prix, car les vins étrangers qui ne sont pas chers sont souvent des vins sans personnalité qui correspondent à une gamme pratiquement inexistante dans les appellations françaises. Même si, bien sûr, il y a d’excellents vins partouts, il y a aussi, dans une gamme de prix de 4 ou 7 euros, il y a pléthore en France de bons vins, dans la Loire, à Bordeaux comme dans la Vallée du Rhône… qui sont à un bien meilleur niveau qualitatif, homogène, dans une gamme de prix équivalente, et, vous l’aurez compris, qui apportent cette plus-value essentielle des terroirs : l’originalité.Les vignerons que nous soutenons ont confiance en eux, en leur spécificité, en leur talent. Ils le disent, ils communiquent là-dessus, et on les aide pour clamer haut et fort de tels atouts. C’est nous qui jouons dans la catégorie des grands, ce sont nos vins que l’on veut copier, pas l’inverse. Chaque chose à sa place, et chacun à la sienne…”

Une éthique du vin

On parle de crise du vin, à Bordeaux comme ailleurs. Il faut d’abord comprendre qu’il y a aujourd’hui deux mondes du vin, deux options: l’une où l’éthique prime, l’autre purement commerciale. D’un côté donc, il y a des marchands ou des opportunistes qui font des vins standardisés ou “putassiers” en prenant les consommateurs pour des idiots. En face, n’importe quel vigneron digne de ce nom, comme un autre artisan, un fromager, un boulanger ou un artiste, vous le dira: même si l’on doit en vivre, et donc le vendre le mieux possible, on ne peint pas un tableau pour plaire, on n’écrit pas un roman ou on ne compose pas une œuvre musicale uniquement pour vendre, mais parce qu’on est inspiré, et qu’on a des idées et des convictions.

On se bat contre la mondialisation de la « malbouffe », et pour le vin c’est encore plus fondamental et plus réel. Un vin français ou étranger qui n’est fait qu’à l’aide de vinification ultra sophistiquée n’a aucun intérêt.

Savez-vous que l’on peut utiliser à outrance les enzymes et les levures, donner un goût de banane ou de fraise des bois, commander des barriques de chêne dont la chauffe va apporter à souhait un goût de « brûlé », de « noisette », de « champignons »… À quoi bon surconcentrer les vins, faire un élevage 100% (voire 200%) en barriques neuves quand l’élevage ne doit être qu’un apport, ajouter des copeaux de bois, pratiquer démesurément l’osmose inverse, le micro-bullage ou la micro-oxygénisation, filtrer de plus en plus…

Quel sens cela a-t-il de ne mettre en avant que le côté technique ? Ce n’est pas un gage de qualité, et encore moins qu’on laisse s’exprimer la nature que d’utiliser à tort et à travers des techniques à manier avec beaucoup de précautions. Certes, les vins ont changé (pas tant que cela, en fait), se sont assouplis, se sont dépoussiérés de leurs mauvais goûts et sont beaucoup plus garants d’une véritable régularité qualitative. Pourtant, celle-ci ne doit pas être, comme se plaisent à le faire certains, l’occasion de dépersonnaliser les crus, de lisser les terroirs, sous prétexte de glaner des bonnes notes auprès de tel ou tel critique (américain ?) du moment.

On a donc fait des vins de dopage, un point c’est tout. Un vin digne de ce nom, c’est simplement un vin qui procure du plaisir, un moment où l’esprit et le corps sont en osmose, la même émotion que peut déclencher un regard devant toute autre forme de beauté et de création, artistique, philosophique, humaine ou sportive.

Pour moi, le vin n’a jamais été une boisson. Si l’on a soif, il y a l’eau. Le vin, c’est bien un art à part entière. Nul ne peut apprécier un Picasso ou un Van Gogh, le jazz ou l’opéra, une sculpture, une culture différente de la sienne sans un minimum de connaissances. On ne peut aimer les uns et les autres que si on comprend le pourquoi des choses et la passion humaine. Eh bien, pour le vin, c’est pareil : il faut expliquer pourquoi un Chinon ne ressemble pas à un Gigondas, expliquer le terroir, le cépage, l’alliance de l’un et de l’autre, il faut expliquer encore que le Cabernet franc est différent du Grenache, et conseiller, c’est fondamental, l’accord des vins et des mets, selon les habitudes régionales, les gens, l’humeur… Ce qui compte, c’est l’originalité. En dégustation, un consommateur doit pouvoir reconnaître un Saint-Émilion, un Châteauneuf-du-Pape par cette diversité des cépages si bien adaptés aux différents terroirs français. La force du vin, c’est d’être un produit vivant et convivial. C’est donc un art de vivre, celui d’aimer la force de la nature, de rêver en lisant quelques vers de poésie, de partager un nectar, en sachant que la qualité passe par la diversité, que l’extase peut être la même avec un très grand cru ou un vin modeste, puisque seuls comptent le plaisir de l’instant et celui du goût et du partage. Ce goût du vin, c’est avant tout culturel, c’est une question de mémoire collective avec une histoire, une tradition, ce que ne pourra jamais offrir un vin fabriqué, français ou étranger.

Ce qui différencie un vrai vin (le prix n’entre pas en compte alors) d’un simple produit aseptisé, rouge ou blanc, c’est donc ce qu’il nous apporte : le plaisir. Et l’on ne se fait pas plaisir quand on débouche certains vins “modernes” ou à la mode. L’abus de la barrique neuve en est un exemple-type. Rares sont les vrais grands vins qui dépassent 50 à 70% de barriques neuves, et eux ont un terroir qui permet de sortir des vins qui tiennent autant de pourcentage de fûts neufs. Il est aisé de comprendre qu’un élevage à 100% en barriques neuves ne peut que produire des vins trop boisés, imbuvables, certains à la limite de l’écœureument à cause, en plus, d’une concentration à outrance. Quel intérêt de boire un vin de Bordeaux qui aurait le même goût qu’un vin du Languedoc, de Chine ou d’Australie ? Le vin, ce n’est pas cela, ce n’est pas un jus de bois, mais un jus de raisin. Il faut qu’il garde son fruit et de la finesse. Quand on a la chance de pouvoir sortir de son sol un Sancerre minéral, un Châteauneuf-du-Pape épicé, un Pomerol qui sent la truffe, un Chambertin marqué par la griotte, un Sauternes issu du Botrytis, un Champagne où la craie apporte cette élégance… on n’a pas besoin de tricher.

Dans toute la France, il y a de grands vins typés, dans toute la gamme, et sans qu’on soit forcément obligé de payer un prix fort pour avoir le meilleur. Le monde du vin est donc aussi celui du rêve et du plaisir, du partage et des rencontres avec des hommes et des femmes attachants et passionnés. Ce sont ceux-là, les vrais, qui comptent, et nous apportent cette pluralité qualitative exceptionnelle, à tous les prix, que toute la planète a bien raison de nous envier. Ces vignerons, on aime bien partager un moment avec eux.

Une certaine éthique du vin

On parle de crise du vin, à Bordeaux comme ailleurs. Il faut d’abord comprendre qu’il y a aujourd’hui deux mondes du vin, deux options: l’une où l’éthique prime, l’autre purement commerciale. D’un côté donc, il y a des marchands ou des opportunistes qui font des vins standardisés ou “putassiers” en prenant les consommateurs pour des idiots. En face, n’importe quel vigneron digne de ce nom, comme un autre artisan, un fromager, un boulanger ou un artiste, vous le dira: même si l’on doit en vivre, et donc le vendre le mieux possible, on ne peint pas un tableau pour plaire, on n’écrit pas un roman ou on ne compose pas une œuvre musicale uniquement pour vendre, mais parce qu’on est inspiré, et qu’on a des idées et des convictions.

On se bat contre la mondialisation de la « malbouffe », et pour le vin c’est encore plus fondamental et plus réel. Un vin français ou étranger qui n’est fait qu’à l’aide de vinification ultra sophistiquée n’a aucun intérêt.

Savez-vous que l’on peut utiliser à outrance les enzymes et les levures, donner un goût de banane ou de fraise des bois, commander des barriques de chêne dont la chauffe va apporter à souhait un goût de « brûlé », de « noisette », de « champignons »… À quoi bon surconcentrer les vins, faire un élevage 100% (voire 200%) en barriques neuves quand l’élevage ne doit être qu’un apport, ajouter des copeaux de bois, pratiquer démesurément l’osmose inverse, le micro-bullage ou la micro-oxygénisation, filtrer de plus en plus…

Quel sens cela a-t-il de ne mettre en avant que le côté technique ? Ce n’est pas un gage de qualité, et encore moins qu’on laisse s’exprimer la nature que d’utiliser à tort et à travers des techniques à manier avec beaucoup de précautions. Certes, les vins ont changé (pas tant que cela, en fait), se sont assouplis, se sont dépoussiérés de leurs mauvais goûts et sont beaucoup plus garants d’une véritable régularité qualitative. Pourtant, celle-ci ne doit pas être, comme se plaisent à le faire certains, l’occasion de dépersonnaliser les crus, de lisser les terroirs, sous prétexte de glaner des bonnes notes auprès de tel ou tel critique (américain ?) du moment.

On a donc fait des vins de dopage, un point c’est tout. Un vin digne de ce nom, c’est simplement un vin qui procure du plaisir, un moment où l’esprit et le corps sont en osmose, la même émotion que peut déclencher un regard devant toute autre forme de beauté et de création, artistique, philosophique, humaine ou sportive.

Pour moi, le vin n’a jamais été une boisson. Si l’on a soif, il y a l’eau. Le vin, c’est bien un art à part entière. Nul ne peut apprécier un Picasso ou un Van Gogh, le jazz ou l’opéra, une sculpture, une culture différente de la sienne sans un minimum de connaissances. On ne peut aimer les uns et les autres que si on comprend le pourquoi des choses et la passion humaine. Eh bien, pour le vin, c’est pareil : il faut expliquer pourquoi un Chinon ne ressemble pas à un Gigondas, expliquer le terroir, le cépage, l’alliance de l’un et de l’autre, il faut expliquer encore que le Cabernet franc est différent du Grenache, et conseiller, c’est fondamental, l’accord des vins et des mets, selon les habitudes régionales, les gens, l’humeur… Ce qui compte, c’est l’originalité. En dégustation, un consommateur doit pouvoir reconnaître un Saint-Émilion, un Châteauneuf-du-Pape par cette diversité des cépages si bien adaptés aux différents terroirs français. La force du vin, c’est d’être un produit vivant et convivial. C’est donc un art de vivre, celui d’aimer la force de la nature, de rêver en lisant quelques vers de poésie, de partager un nectar, en sachant que la qualité passe par la diversité, que l’extase peut être la même avec un très grand cru ou un vin modeste, puisque seuls comptent le plaisir de l’instant et celui du goût et du partage. Ce goût du vin, c’est avant tout culturel, c’est une question de mémoire collective avec une histoire, une tradition, ce que ne pourra jamais offrir un vin fabriqué, français ou étranger.

Ce qui différencie un vrai vin (le prix n’entre pas en compte alors) d’un simple produit aseptisé, rouge ou blanc, c’est donc ce qu’il nous apporte : le plaisir. Et l’on ne se fait pas plaisir quand on débouche certains vins “modernes” ou à la mode. L’abus de la barrique neuve en est un exemple-type. Rares sont les vrais grands vins qui dépassent 50 à 70% de barriques neuves, et eux ont un terroir qui permet de sortir des vins qui tiennent autant de pourcentage de fûts neufs. Il est aisé de comprendre qu’un élevage à 100% en barriques neuves ne peut que produire des vins trop boisés, imbuvables, certains à la limite de l’écœureument à cause, en plus, d’une concentration à outrance. Quel intérêt de boire un vin de Bordeaux qui aurait le même goût qu’un vin du Languedoc, de Chine ou d’Australie ? Le vin, ce n’est pas cela, ce n’est pas un jus de bois, mais un jus de raisin. Il faut qu’il garde son fruit et de la finesse. Quand on a la chance de pouvoir sortir de son sol un Sancerre minéral, un Châteauneuf-du-Pape épicé, un Pomerol qui sent la truffe, un Chambertin marqué par la griotte, un Sauternes issu du Botrytis, un Champagne où la craie apporte cette élégance… on n’a pas besoin de tricher.

Dans toute la France, il y a de grands vins typés, dans toute la gamme, et sans qu’on soit forcément obligé de payer un prix fort pour avoir le meilleur. Le monde du vin est donc aussi celui du rêve et du plaisir, du partage et des rencontres avec des hommes et des femmes attachants et passionnés. Ce sont ceux-là, les vrais, qui comptent, et nous apportent cette pluralité qualitative exceptionnelle, à tous les prix, que toute la planète a bien raison de nous envier. Ces vignerons, on aime bien partager un moment avec eux.